Sous le chapiteau du cirque Romanès

Jusqu’au six janvier, le cirque tzigane Romanes a installé son chapiteau sur la rive droite bordelaise. Découverte.

On attend les spectateurs une heure avant la représentation

« Chef ? Comme « réussite sociale », c’est un mot qui n’existe pas chez nous. » Alexandre Romanès explique sa manière de voir entre deux bouchées de baguette qu’il trempe dans un café épais. De gros morceaux de pain qu’il attrape au dessus du réfrigérateur et qu’il recouvre d’une énorme couche de beurre.

« Chez nous, grâce à la médecine tzigane on n’est jamais malade ». Quel est alors le secret de cette bonne santé ? Premièrement, jamais de café. C’est trop mauvais. Quand on lui fait remarquer qu’il est justement en train d’en boire « c’est exceptionnel. Eux, ils en boivent tout le temps mais il ne faut pas ». Les femmes ne devraient pas prendre de lait de vache non plus. Trop riche, ce serait « une des causes du cancer du sein » selon Alexandre. Au fond de la cuisine, trône une brique de lait demi-écrémé. On n’est pas à une contradiction près.

Il est un peu plus de dix heures. Et ils sont plusieurs à terminer leur petit-déjeuner. Pendant que Feninka, la « mamie », s’attelle déjà à la cuisine. Un bâtiment en préfabriqué de quelques mètres carrés tout en longueur. Les éviers pour la vaisselle sont à l’extérieur. De l’autre côté de la fenêtre. Pratique pour poser la vaisselle sale sans ressortir sous la pluie. Sur tout le côté droit, un réfrigérateur et deux grands tables recouvertes d’une toile cirée. Quand on mange dans la cuisine, c’est côte à côte face à un mur. De l’autre, une cuisinière à gaz, alimentée par des bouteilles stockées à l’extérieur. Un grand congélateur et un autre réfrigérateur.

D’abord, faire les courses et nettoyer le chapiteau

 

A peine le temps de poser quelques questions, de parler médecine tzigane et censure politique, et on se retrouve dehors. Sous la pluie. Une camionnette part avec les femmes pour faire les courses au supermarché.

« Alin ! Il est debout Alin ? Dorel vas me chercher Alin, les garçons, tout le monde ! ». Réunion sous une bâche plantée devant une caravane. « Je vais prendre les garçons dans la voiture, et on va aller mettre les tracts dans les boîtes aux lettres. On va faire ça une demi-heure, tous les jours. Sinon on ne s’en débarrassera jamais de ces 10 000 prospectus ».

Alexandre, la soixantaine d’années, les cheveux grisonnants bien plaqués en arrière, troquera son gros pull noir et jogging bordeaux contre un pantalon de flanelle noir et une chemise violette juste avant la première représentation, à seize heures.

Rose-Reine, la plus jeune fille d’Alexandre, et sa cousine Nicoletta passent en jupes longues colorées un peu plus loin. « Va mettre un survêtement, et allez répéter ». Les adolescentes s’habilleront plus chaudement sous la pluie. Mais n’iront pas répéter.

« Alin, va nettoyer le chapiteau ». Ils sont deux, Alin le neveu d’une vingtaine d’années et Dorel, le cousin un peu plus âgé. Tous les deux habillés en noir. Le plus jeune, très maigre, au corps d’adolescent, a des yeux rieurs et jamais l’air sérieux. Dorel, plus taiseux, fixe ses interlocuteurs d’un regard concentré. En quelques minutes, sans échanger presque une seule parole, ils ont terminé de balayer les tapis rouge du chapiteau de 500 places. Un chapiteau blanc installé sur un remblais de gravier, la seule zone du terrain qui n’est pas envahie par les flaques.

Alexandre et le reste des garçons qu’il a réquisitionnés sont déjà partis. Les autres se sont réfugiés dans leurs caravanes. Une dizaine installées en demi-cercle à gauche du chapiteau. Certaines sont un peu moins modernes, peintes en vert avec l’inscription « Romanès » sur le côté. A l’entrée, une vieille roulotte jaune et rouge. Elle sert à entreposer les trois livres à vendre d’Alexandre Romanès et les affiches.

Des odeurs de chou et de café sucré

 

Dans la cuisine, Feninka s’active toujours. Ça sent le chou et le café sucré. Ça rassure. Elle refuse qu’on l’aide, et on communique par sourires et par signes. Elle boite un peu aujourd’hui. Olivier, un des seuls membres qui n’est pas tzigane, discute avec elle avec l’aide de Dorel qui se charge de la traduction.

Ici, tout le monde a un rôle. Il y a les artistes, les musiciens et tous ceux qui s’occupent de l’intendance et de la technique, comme Dorel. Olivier, toujours droit et le cou tendu, rassure ses interlocuteurs grâce à sa voix calme et apaisante, presque un murmure.

Feninka a trop dansé et sauté. Et elle est un peu malade. Mais elle refuse les médicaments qu’on lui propose, même aux plantes. Elle n’a pas l’air d’avoir confiance.

Le clarinettiste arrive un peu avant midi. Petit et légèrement bedonnant, ses lunettes sur le nez, il attrape une assiette et se sert de choux farcis. Avec de gros morceaux de pain et du saucisson. Et le défilé commence. Chacun fait réchauffer son déjeuner que Feninka a préparé dans de grosses marmites. Certains préparent des plateaux pour rapporter dans leur caravane pour toute la famille. « Manger ? » Ici, on donne forcément une assiette au visiteur.

Constantin, lui, se contente de crudités. Il a soixante deux ans et joue du violon pendant les spectacles. C’est un peu le chef des musiciens d’ailleurs, celui qui s’avance le plus devant le public et esquisse quelques pas de danse d’un air bonhomme. Il est aussi l’un des premiers arrivés derrière les rideaux qui servent de coulisses pour faire sonner quelques accords. Il a quitté la Roumanie en 1991, deux ans après la chute de Ceaucescu. Il ne savait pas où il allait, et s’est retrouvé à jouer du violon dans le métro parisien. Alexandre l’a vu et lui a proposé de jouer dans la troupe. Il est là depuis le début du cirque en 94. Sur ses quatre enfants, il y a aussi Neru et sa famille. Son grand fils guitariste de 42 ans. Il a essayé le violon comme son père, mais ça ne marchait pas. « C’est son option ».

Et Feninka balaie encore, repasse après les pas boueux de ceux qui arrivent de l’extérieur, sort faire la vaisselle sous la pluie, porte ses marmites, se baisse, s’accroupit, nettoie la cuisinière. L’odeur de chou est remplacée par celle des produits ménagers. Une fois elle se pause. Enlève son gilet et son foulard fleuri jaune et noir pour laisser apparaître des cheveux courts encore bruns et un peu argentés. Malgré ses rides, elle rajeunit de dix ans. Le repos ne dure pas. Juste le temps d’avaler un morceau de pain et elle recommence. Les mains dans la farine, elle prépare la pâte des beignets qui seront vendus tout chauds à la fin du spectacle (avec des coca-colas, « tout chauds aussi»).

Les répétitions, aussi pendant le spectacle

 

De toute la journée, personne n’ira répéter dans le chapiteau. A part Jonas, le jongleur de 30 ans dans la troupe depuis un an. Il est un peu obligé de s’entrainer, puisqu’il présente un nouveau numéro ce soir. «Une chance qu’on ne m’aurait pas laissée dans un autre cirque, où on ne peut rien faire tant que ce n’est pas parfait ». Ici, rien n’est parfait. Et c’est ce qui fait le charme du spectacle. Quand les artistes essaient, ratent et recommencent. En regardant le public d’un air malicieux.

Quand Rose-Reine, encore harnachée pour son numéro de trapèze, a les yeux qui brillent et regarde son père avec fierté lorsqu’elle réussit une acrobatie difficile. Son père a l’air encore plus fier qu’elle.

Sa mère, Délia, accompagne presque tous les numéros au chant. D’une voix entêtante qui rappelle des airs de musique balkanique de Goran Bregovic.

Alexandre veille sur l’ensemble de sa troupe. « Allez, allez », encourage-t-il. « Droits, les bras, droits » répète-t-il à la funambule. Autoritaire, exigeant, et encourageant en même temps.

Presque tout le monde est présent sur scène. Les trois femmes avec leurs foulards sur la tête laissent paraître des dents en or lorqu’elles sourient en regardant le spectacle assises sur des chaises, les plus jeunes sur leurs genoux. Dont le petit Alex, petit-fils de, son biberon entre les mains. Brun, comme toute la famille. Les musiciens aussi sont là évidemment. Pendant que les jongleurs et acrobates vont et viennent entre la scène et les coulisses.

Derrière la scène

 

Un grand espace derrière des rideaux multicolores. Où l’on s’embrasse et s’encourage. Les acrobates s’échauffent, les jongleurs continuent à s’entrainer. Parfois, Alexandre passe la tête pour vérifier que tout le monde passe dans l’ordre. Quand les deux cousins Claudio et Alin s’étirent et se massent après un numéro de corde un peu brusque, il fait attention. Ils veulent se faire craquer le dos : « Mais vous êtes fous, arrêtez ! »

D’un coup, une odeur capiteuse de jasmin. La trapéziste Alexandra vient de passer, avec ses longs cheveux teints en blond.

Des Roumains d’un squat de Bègles sont venus voir le spectacle dans l’espoir d’obtenir un petit boulot. Ils n’ont pas payé leur place mais Alexandre ne peut pas grand chose pour eux. Ça arrive tout le temps. Il les raccompagne en voiture.

Pendant les vacances, le cirque donne deux représentations par jour. Une à 16h, l’autre à 20h30. Puisque les premiers spectateurs arrivent avec presque une heure d’avance, il ne reste pas beaucoup de temps pour se reposer entre deux spectacles. Le temps d’avaler une côte de porc et une soupe. Couleur crème avec de petits morceaux beiges caoutchouteux qui baignent dedans : des tripes. On y rajoute du vinaigre blanc, c’est acide et un peu aigre.

La deuxième représentation se termine un peu après 22h30. Il faut encore vendre livres, affiches, autocollants et signer des autographes. Pendant que l’orchestre continue de jouer et que le jeune Alin s’essaye à la contrebasse. Il faut aussi ranger et balayer un peu « ça sera fait pour demain ». Enlever tout le matériel. « Range ça Claudio, n’importe qui peut rentrer la nuit. Sinon tu ne le retrouveras pas demain. C’est plein de gitans ici ». Une dernière blague tzigane pour terminer la journée.

Pauline Moullot / BastideBrazzaBlog

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