Se soigner quand on est Rom

 

Cécile Andrzejewski et Micho Yordano, qui a refusé d'être photographié seul (crédit : Aurélie Simon).

Un tapis au sol, le lit dans un coin, au mur une reproduction de la Joconde et contre le mur d’en face, un bureau avec un ordinateur dernier cri. Ce petit studio rudimentaire, aménagé dans le grand bâtiment à l’entrée du squat de l’avenue Thiers est celui de Micho Yordanov. Alors qu’il était informaticien en Bulgarie, le jeune homme de 29 ans est venu s’installer ici en 2004.

« Je suis arrivé avec toute ma famille. A l’époque, mon petit frère Hanko était très malade. Il devait se faire opérer pour soigner son estomac mais, en Bulgarie, l’opération était trop dangereuse, il aurait pu mourir, raconte Micho Yordanov avec un accent chantant. Le médecin qui s’occupait de mon frère connaissait un docteur à Bordeaux, à l’hôpital Saint André et il lui a dit de venir se faire opérer ici. » Muni d’un passeport et de son ordonnance bulgare, Hanko Yordanov arrive donc à Bordeaux. L’opération est un succès. Le corps médical n’avait qu’un doute : pourrait-il un jour avoir des enfants ? Aujourd’hui Micho est tonton. Hanko, quant à lui, est toujours suivi à l’hôpital Saint André, pour sa rééducation. Depuis, comme toute sa famille et la plupart des habitants du squat, il a obtenu une carte vitale. « Les cartes vitales et les assurances, si on les a, c’est grâce à Monsieur Paul. Il nous aide beaucoup. », sourit Micho Yordanov.

La continuité des soins comme objectif

 

Monsieur Paul, c’est Paul Lanusse-Cazale, le responsable de la mission Roms pour Médecins du Monde. Depuis 2005, l’association intervient avenue Thiers. « Une fois par mois, on passe sur le squat pour voir quels sont les besoins en soins, explique le docteur. L’objectif principal est de voir ceux qui ont un problème de santé grave ou chronique. On n’y va pas pour les soigner sur place, mais pour les adresser à un médecin, à un service, à un hôpital…On est comme un GPS, en fonction de la situation de chacun, de l’ouverture des droits, on les adresse au bon endroit. »

Pourtant, il y a encore trois ans, la mission Roms amenait des médicaments directement dans le squat. « Ça a changé car on a revu nos objectifs. Chez Médecins du Monde, notre but c’est la continuité des soins, détaille le responsable. À l’époque, on amenait les médicaments car la plupart de nos patients ne connaissaient pas les lieux. Donc, comme ils ne savaient pas où aller, ils ne se soignaient pas. Mais si on continue d’aller donner des médicaments, on installe une relation de besoin. Or, ce qu’on voulait c’est qu’ils soient capables de se soigner sans nous, qu’ils ne dépendent pas de nous »

La mission a-t-elle atteint son objectif ? Anusca, collégienne aux yeux noirs, va souvent chez un médecin de Bastide pour soigner son eczéma. Dans le squat, une dame nous confie qu’elle voulait emmener son bébé de deux ans chez le même docteur, car la petite a attrapé une infection au niveau des oreilles. Mais, comme elle a perdu sa carte vitale, elle se rendra à Bacalan, à la permanence de Médecins du Monde.

Une pédiatre, qui s’occupe de beaucoup d’enfants de ce squat regrette, elle, l’absence de continuité et de suivi des soins. Même si, dans le cadre réglementaire, les directeurs d’école demandent le carnet de santé à l’inscription des enfants, ces carnets sont souvent perdus et il faut s’appuyer sur les déclarations des parents. C’est là que la médecine scolaire prend toute son importance. Elle permet de faire des bilans de dépistage dans les écoles. En cas de problème de santé plus grave, les parents sont invités à se rendre au centre de médecine scolaire, rue de Nuits.

La précarité, un frein à l’accès aux soins

 

Le plus difficile est de fidéliser les patients et de les faire revenir. Une question qui n’est pas spécifique aux habitants du squat avenue Thiers, mais qui concerne toutes les personnes précaires. C’est aussi le point de vue de Paul Lanusse-Cazale : « Il existe des problématiques de santé liées aux différences de culture, mais très peu. C’est surtout dû à la précarité. La question des soins dentaires par exemple vient surtout de la précarité. La précarité engendre des inégalités de santé. On a l’impression en France que tout le monde est bien soigné mais il y a des freins intrinsèques : personnels, financiers, familiaux… Il y a des difficultés à se faire soigner mais aussi à avoir conscience qu’on est malade. Sur ce sujet là, les Bulgares de Thiers sont comme tout le monde. »

La conscience d’être malade touche en premier lieu les malades chroniques. C’est là-dessus qu’intervient notamment Médecins du Monde. « A Thiers, je sais qui je dois aller voir : je leur demande comment ça va, où ils en sont au niveau du suivi… On fait le tour des malades chroniques et pour le reste, on oriente. Si je sais que quelqu’un a du diabète, je vois s’il a encore des médicaments. Et s’il lui en faut de nouveaux, je l’encourage à retourner à la pharmacie… », illustre le responsable de la mission Roms. Concrètement, le père de Micho Yordanov est diabétique. « Monsieur Paul vient le voir souvent. Il regarde ses médicaments, s’il les prend bien, s’il va bien. Je sais que si mon père fait une crise, je peux appeler Monsieur Paul, il va venir tout de suite. » Et pour acheter son traitement, le père de Micho Yordanov se rend à la pharmacie du coin, comme tout le monde.

« Pour les gros ennuis de santé, on va dans le squat avec une traductrice, continue le médecin. Le langage, c’est un vrai problème pour la santé. On se débrouille, il y a toujours des gens qui parlent français mais ça pose un problème pour le secret médical. On ne peut pas aller demander aux voisins de traduire, même au sein de la famille, c’est compliqué. Les enfants n’ont pas à raconter les problèmes de santé de leurs parents, personne n’a à savoir si son voisin est malade… » Comme le déplore la pédiatre, la barrière de la langue rend les soins plus « basiques » et le travail des médecins plus compliqué. Alors on communique par gestes ou avec des dessins. Malgré tout, le suivi médical reste ardu. « Quand une pathologie est lourde, l’accès aux soins s’impose, note la pédiatre. C’est plutôt dans la santé quotidienne que c’est laissé de côté, que ça passe à l’as. Comme chez tous les gens qui ont des problèmes plus urgents, plus graves, la santé, ça passe à la trappe. »

Cécile Andrzejewski / BastideBrazzaBlog

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