Vestiges de « l’institut du point de vue »

Le toit de la cité Pinçon, à la Benauge, héberge encore les structures en bois de “l’Institut du Point de Vue” – un lieu de bien-être et de repos – où se prélassaient, en juillet, des dizaines d’habitants du quartier et de nombreux Bordelais des deux rives.

D'étranges structures peuplent toujours le 10 ème étage (Photo E.C)

Au 10 ème étage de la résidence, des grands lits entourés de rideaux, un petit hammam, un restaurant et des salons miniatures de massage et de coiffure, ont été imaginés et créés par l’association Bruit du Frigo, en lien avec la population du quartier. De géantes jumelles jaune canari surplombent les garde-corps du toit.

Vue depuis le rez-de-chaussée. Les jumelles trônent sur le toit de la cité Pinçon (Photo E.C)

Cet institut a ouvert au public tous les après-midis pendant 15 jours, du 25 juin au 9 juillet. Les traces de la convivialité passée résistent encore. Incrustés à la craie, les nombreux tableaux affichent toujours les menus des repas ou les noms des personnes en charge du coin esthétique. La vue à 360 degrés sur la ville est imprenable. “Je me suis pris une claque la première fois que je suis montée”, affirme Gwennaelle Larvol, plasticienne et ingénieur culturelle pour Bruit du frigo, une association lancée en 1997 avec la volonté d’impliquer les citoyens dans la construction de la ville qu’ils habitent. Le collectif a mis en place ce “lieu possible”, une de leurs nombreuses actions menées dans les zones de renouvellement urbain.

Une vue à 360° depuis cet observatoire privilégié de la cité bordelaise (Photo E.C)

“C’est un concept original qui a permis de se réunir ailleurs que dans la rue, de partager des moments de convivialité avec les mamies, les mamans et les plus jeunes, et de se faire belle”, raconte Sarah*, une jeune étudiante de 20 ans. Mélanie, habitante du 2e étage de la cité Pinçon, était une fidèle de l’Institut du Point de Vue, et une barmaid occasionnelle à la buvette. “L’initiative aurait pu être plus adaptée au quartier”, regrette-t-elle.   Le point de vue de Mélanie, habitante de la cité Pinçon by Bastide Brazza Blog

Mélanie, fidèle de l'institut et barmaid occasionnelle (Photo E.C)

Point zéro

C’est au milieu des arbres qu’est né le projet de “l’Institut du Point de Vue”. “Tout a commencé en 2011, dans le parc de la cité Pinçon, au Brasero, un restaurant temporaire, un abri, un endroit pour la pratique du sport, mais aussi un outil de détournement pour attirer les habitants, les faire s’exprimer sur leur quartier”, explique Gwennaelle Larvol.

Bruit du Frigo profitait de la pause casse-croûte pour distribuer des sets de tables avec un questionnaire sur le secteur : une autre manière de faire avancer “l’atelier d’urbanisme utopique” que les réunions prévues à cet effet.

« Nous avons mené une réflexion sur l’amélioration du quartier avec ses acteurs et ses habitants. Il n’y avait pas de limites dans les propositions : de celles ancrées dans une nécessité quotidienne à des idées plus fantasmée, décrit Gwenaelle Larvol. Rêver un quartier autrement crée du collectif, on s’éloigne alors des besoins individuels”

Gwenaëlle, plasticienne au sein du Bruit du frigo en charge du projet (Photo E.C)

Parmi les six projets évoqués, celui de la réouverture des toits-terrasses a été choisi pour passer des plans à la réalisation. Le dernier étage de la cité Pinçon, fermé depuis 10 ans, servait dans les années 1950 de séchoir à linge.

“Au brasero, lors des réunions, nous avons discuté des prix trop élevés du hammam de la Benauge et de notre envie d’en avoir un moins cher. Mais le résultat sur le toit n’était pas un véritable hammam. Les petites cabines aménagées ressemblaient plus à des douches”, s’amuse Mina, une des “mamans du quartier”, qui a mis la main à la pâte plus d’une fois pour les repas servis au Brasero.

Cet été, Mina est allée se faire coiffer à l’institut. Avec de grands gestes, elle raconte : “C’était très drôle quand il y avait du vent et que nos cheveux s’envolaient dans tous les sens”.  “Les soins étaient payants sur contribution libre”, signale Gwenaelle. Mina et sa soeur ont chacune donné 5 euros pour leur rendez-vous chez le coiffeur.

Mina, maman du quartier by Bastide Brazza Blog

Des coiffeurs nomades peuplaient le toit-terrasse de la cité Pinçon (Photo E.C)

“Par respect mutuel, les mamies ne se seraient pas mélangées aux petits jeunes dans le hammam”, raconte Sarah*, la coquette brune de 20 ans. “C’était quand même gavé bien de pouvoir s’allonger sur les lits à lire ou même jouer aux échecs de cette hauteur”, continue t-elle.  Sur la balustrade qui fait le tour du toit, telle une table d’orientation, des dessins des point phares de la ville – comme l’église Saint-Michel ou le pont BaBa – ont été réalisés par l’association ou par ceux qui ont cotoyé le toit. On y trouve même des mots d’amour.
« Ça a été un truc de fou : l’un des plus beaux projets mais aussi l’un des plus épuisants”, glisse Gwenaelle Larvol. La plasticienne et son équipe se sont immergées dans le quotidien du quartier. Des habitants éphémères de l’appartement numéro 15 rue du Docteur Yersin. Une expérience enrichissante pour la Benauge qui bousculait la routine. Quelques points noirs à l’horizon comme des esthéticiennes pas toujours présentes et un lien rompu depuis le départ de l’association.


Et si c’était à refaire?

Mina suppose que l’été prochain, elle pourra se faire coiffer à nouveau au 10ème etage. A tort, puisque Bruit du frigo ne fonctionne que sur des actions temporaires. Avec ou sans institut, les habitants ont apprécié la reconquête des hauteurs d’immeubles.

« Il y a une demande pour que les toits-terrasses soient rouverts » by Bastide Brazza Blog

Pour des questions de sécurité, la réouverture des toits parait bien compliquée pour le propriétaire, Aquitanis. “Pour qu’il y ait une réouverture, il faudrait que les habitants envoient une demande à Aquitanis pour établir un cahier des charges, des règles à respecter”, signale Gwenaelle.
“Nous sommes passés en commission de sécurité, pour que le 10ème étage de la cité Pinçon puisse être réouvert pour les 15 jours. Ça n’a pas été simple : il a fallu tout mettre aux normes, l’eau comme l’électricité. Et deux vigiles étaient présents en permanence ”, souligne Pierre Bambou, responsable de la communication chez Aquitanis.  “Mais cela a permis de mélanger les populations, de faire venir du monde à la Cité”, affirme t-il très satisfait du résultat. Les structures devraient être enlevées fin novembre, mais chez Aquitanis on pense à conserver la table qui servait à se restaurer. Dans quel but? Pour l’instant, tout le monde l’ignore.
Elodie Cabrera & Sophie Boutboul / Bastide Brazza Blog
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