Pour Franka, Vaniya et Eleonora, l’école n’est pas finie

Arrivées en France il y a un an, trois sœurs roms bulgares ont récemment décidé de prendre des cours d’alphabétisation au centre d’animation de la Benauge. Premiers pas avec la langue de Molière.

Toutes trois diplômées, Franka, Vaniya et Eleonora repartent de zéro au centre social de la Benauge.

Dans la pièce qui sert de salle de classe, tapissée de dessins d’enfants, trois jeunes femmes coquettes, vêtues de blousons de cuir, s’assoient en silence. Eleonora, l’aînée de 27 ans, Franka, 21 ans et Vaniya, 20 ans, sont Bulgares. Les trois soeurs, cheveux attachés, assistent à leur premier cours, comme la moitié des personnes présentes.

En anglais, une langue qu’elle maîtrise mieux que le français, Eleonora raconte : « Nous avions envie de rejoindre notre famille. Et puis l’économie… » Sa grimace en dit long sur la situation d’un pays durement touché par la crise, où le taux de chômage a doublé entre 2008 et 2011. Cinq années passées à étudier l’économie à l’université d’Omurtag, à 250 kilomètres à l’est de Sofia, lui donnent toute légitimité pour se prononcer sur la situation actuelle du pays. Franka, élancée et féminine, et Vaniya, plus en retrait, ont opté pour des études de design. Bien que déjà diplomées, elles repartent de zéro à la Benauge. Elles cherchent aujourd’hui un emploi. Eleonora est la seule à avoir déjà travaillé, en tant qu’assistante technique dans un aéroport. À Bordeaux, la barrière de la langue bloque toute possibilité d’embauche.

« On a dormi ! », lâche Eleonora dans un rire complice, lorsqu’on lui demande pourquoi elle et ses soeurs n’ont pas pris de cours plus tôt. Aujourd’hui, elles sont bien décidées à s’intégrer en France, par l’apprentissage de la langue, comme l’a fait leur cousine, arrivée il y a cinq ans. Trois ans plus tard, ce sont leurs parents qui rejoignaient les bords de la Garonne, avant que les filles ne fassent de même.

Premier cours, mardi 16 octobre. Le tour de table commence dans la salle en U. « Comment t’appelles-tu? », demande une bénévole, en prenant soin de bien articuler. Eleonora plante son regard sombre et interloqué dans celui de la professeure. Aucun son ne sort de sa bouche. Elle ne comprend pas la question, aussi simple soit-elle. Pourtant, les trois soeurs sont à Bordeaux depuis un an.

Le surlendemain, le deuxième cours met en lumière leurs difficultés. Chaque nouvel « élève » doit passer un entretien individuel pour établir un premier diagnostic. Eleonora connaît son alphabet. Elle sait aussi lire les syllabes : vélo, tulipe, lune. Elle bloque sur poisson, qu’elle prononce à l’italienne. Sur deux lignes, elle n’identifie que quelques mots. « Le problème avec un si petit niveau, estime Claude, c’est qu’il leur faudrait de vrais cours de français ». Les quatre heures hebdomadaires dispensées par le centre ne sont pas suffisantes pour un public en voie d’alphabétisation.

« C’est un atelier socio-linguistique, précise Marie-Christine, la professeure de français salariée du centre. Cette année, par exemple, nous avons pris la décision, de mettre quelqu’un à la porte du centre le matin pour leur expliquer la notion de retard. C’est aussi une manière de se sociabiliser. »

Les matinées d’alphabétisation sont des moments de convivialité : les rires émaillent les cours qui s’organisent ponctuellement autour d’ateliers, comme la cuisine ou le théâtre.

L’art de la scène est un moyen de progresser, moins pour perfectionner son français que pour créer des liens et instaurer un climat de confiance entre les adultes. Jean-Claude, comédien, a été convié au centre lors du troisième cours. D’emblée, il demande à la salle de définir le théâtre. Les trois soeurs demeurent circonspectes. Puis Jean-Claude fait répéter quelques vers aux élèves et une saynète naît en une poignée de minutes.

Franka, Vaniya et Eleonora demeurent en retrait mais apprécient le spectacle. Après trois cours, elles prennent petit à petit leurs marques, leurs repères. L’intégration prendra du temps. Eleonora et ses soeurs comptent s’en donner : quand une bénévole demande à l’aînée combien de temps elle souhaite rester en France, elle sourit : « Maybe forever* ».

* (peut-être pour toujours).

Sophie Boutboul & Anthony Jolly / BastideBrazzaBlog

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