Grandeur et décadence de la caserne Niel

Le bâtiment principal de la caserne Niel, du temps de sa splendeur.

Avant d’être laissée en ruines, Niel fut autrefois un véritable lieu de vie, ouvert sur le quartier de la Bastide. Entre nostalgie et volonté d’évolution, quelques témoins nous racontent les histoires et l’esprit de cette caserne pas comme les autres.

Eté 1968. Au bord d’une grande piscine, une cinquantaine de gosses d’ouvriers transmettent leurs plus beaux sourires à la postérité. Comme bien d’autres avant eux, ces joyeux rejetons viennent de passer avec brio leur brevet de natation. La scène pourrait paraître banale, à une différence près : ici, les maîtres nageurs sont en uniformes.

Et pour cause, la piscine en question se trouve en plein cœur de la caserne Niel, bastion de la 4e Compagnie régionale du train (CRT). Depuis plusieurs années déjà, le site militaire presque centenaire ouvre régulièrement ses portes aux enfants du quartier, qui n’ont la plupart du temps pas les moyens de se diriger vers les bassins municipaux. Tout ça, sous le regard bienveillant du maître des lieux : le capitaine Jean Londeix.

La piscine de la caserne

Le réfectoire

Les jeunes apprentis-nageurs

 

 

 

 

 


 

Des moments de joie, l’homme, 41 ans à l’époque, n’en a pas toujours connu avec l’armée. Maroc, Indochine, Algérie : depuis qu’il s’est engagé, le natif de Bergerac a vécu son lot de conflits. Tout comme la caserne Niel. Construite en 1876 à l’issue de la guerre franco-prussienne, elle abrita le 18e escadron du Train avant que l’armée allemande ne prenne possession des lieux en 1940. Jusqu’à la fin de la guerre, elle y logea les prisonniers espagnols chargés de construire la base sous-marine. Mais de cette présence, plus aucune trace. La plaque commémorative, dont on parle parfois entre militaires, a disparu.

Souplesse et robustesse

 

Vingt ans plus tard, fin des années 1960, les « Trente Glorieuses » battent leur plein. Jean Londeix profite de ces jours plus calmes pour se poser. « J’avais beaucoup de libertés de commandement à Bordeaux », se souvient le retraité de 85 ans, aujourd’hui retiré dans sa maison de Cestas. « Ca me permettait de mener une vie de famille à peu près normale. » Une vie de famille normale, mais une vie à la caserne quelque peu agitée.

Parfois, la caserne pouvait servir jusqu'à 700 couverts à la fin des années 1960.

Outre les civils de l’habillement et de l’atelier, le capitaine Londeix et ses sous-officiers comptent sous leurs ordres environ 400 hommes, jeunes appelés pour la plupart, avec lesquels un peu d’autorité est parfois nécessaire. « La vie à Niel était plutôt agréable, il y avait pas mal de souplesse », souligne Jean Londeix en regardant les photos d’autrefois. « En contrepartie, il fallait tout de même faire respecter certaines règles. Mais à part les petites virées nocturnes dans la rue « Plante-queue », je n’ai jamais vraiment eu de problèmes à régler. »

La rue « Plante-queue », c’est le doux surnom que donnent les riverains à la rue du maréchal Niel, réputée pour être un lieu de plaisir. « Chaque soir, vous pouviez apercevoir quelques soldats en charmante compagnie dans des véhicules » plaisante Francis Moro, un voisin arrivé dans le quartier en 1969, véritable mémoire vivante de la Bastide (voir photos). Yves Devaud, ancien appelé de passage à Niel en mars 1968, n’a, lui, fréquenté la caserne que de jour : « Pour le peu que j’y suis resté, j’ai le souvenir d’un super truc, d’une caserne assez paisible, où tout était impeccable. »

Jean Londeix (à gauche) et l'équipe de football championne de France militaire 1968.

L’escadron du ballon rond

 

C’est que le chef sait prendre soin de ses hommes. Et d’une petite vingtaine en particulier : les footballeurs. A la fin des années 60, l’équipe de foot est devenue le véritable porte-drapeau de la 4e CRT. « Chaque semaine, je recevais des courriers de jeunes de 20 ans qui voulaient être affectés à Niel pour intégrer l’équipe », se rappelle Jean Londeix. « A cette période, l’armée pouvait vraiment servir de tremplin pour les sportifs de haut niveau ». Alors, tel un recruteur, le capitaine parcourt les terrains de la région à la recherche de la future pépite.

Et le travail finit par porter ses fruits. A la fin de la saison 1967-68, son escadron est sacré champion de France militaire. Une belle revanche pour les exclus, les « caïds » de la Bastide. « Nous étions perçus comme des empêcheurs de tourner en rond », raconte l’ancien capitaine. « Ce n’était pas noble de résider rive droite, on sentait que les gens hésitaient vraiment à traverser le pont. » Mais pour lui, tout cela compte peu. Quitte à être dans un quartier populaire, autant s’en imprégner. C’est ce que fera Jean Londeix jusqu’à la fin de son commandement à Niel, le 31 juillet 1972.

40 ans de lente agonie

 

Octobre 2012. Cela fait sept ans que l’armée a cédé la caserne à la Communauté urbaine de Bordeaux, après une lente désaffection militaire et un transfert des services et des hommes vers les places de Nansouty et Xaintrailles. De « l’âge d’or » des années 1960-70, il ne reste rien. De toute occupation militaire, plus un signe, si ce n’est le mât du drapeau français qui dominait autrefois le paysage.

En mauvais état mais encore debout, le bâtiment principal a été rhabillé de graffiti. Crédit : Boris Jullien

Laissé à l’abandon, l’immense site est aujourd’hui dévasté. L’épreuve du temps et les vols de matériaux par les vagabonds du coin l’ont transformé en décor de film d’épouvante. « La caserne a connu quatre incendies rien qu’en 2012 », appuie Brigitte Lacombe, de l’association Histoire(s) de la Bastide.

Coloré par les graffitis, seul le bâtiment principal de la caserne, qui abritait les quartiers des soldats en chambrées, n’est pas tout à fait en ruines. Encore un peu d’allure, mais plus de fenêtres. Les autres bâtisses sont éventrées, le toit manquant, tandis que la végétation a poussé en leur sein de manière sauvage. Dans le même temps, la caserne s’est muée en paradis des street-artists et des skateurs, alors qu’un des hangars est devenu le théâtre du projet éco-responsable « Darwin ».

Jean Londeix, aujourd'hui âgé de 85 ans, dans sa maison de Cestas. Crédit : Julian Colling

Mais Jean Londeix, lui, n’a pas voulu voir ça. Gardant un souvenir de Niel comme « la meilleure expérience et les plus belles années » de sa carrière, l’homme n’y est quasiment jamais retourné. « Simplement une fois, en 1980, pour le pot de départ à la retraite de la majordome de toujours, Juliette », précise-t-il. « Je ne voulais pas céder à la nostalgie, il faut savoir tourner la page. Une fois néanmoins, j’ai passé la tête par le portail. J’ai fait demi-tour aussi sec. »

On se risque à lui montrer des clichés numériques de l’état actuel de la caserne. Intrigué, il appelle sa femme à venir voir, les lèvres pincées et l’œil hagard. Il n’est guère surpris. « Mon fils et mon petit fils m’avaient prévenu après y être allés. Ils m’ont dit : « N’y va pas, ça te fera trop mal »». L’octogénaire admet néanmoins apprécier la créativité des jeunes qui ont investi les lieux, mais pas la déshérence et les « squatteurs ».

Navigation à vue

 

Francis Moro et ses cartes postales, mémoires de la Bastide. Crédit : JC

Reste que l’état de la caserne pose question. Entre 2005 et 2007, son « entretien » était assuré… par un seul homme – néanmoins accompagné d’un chien. Un unique gardien pour une étendue de 31 000 m². Une hérésie. Francis Moro regrette ce délaissement. « Cela aurait coûté moins cher à la CUB de mettre en place un vrai gardiennage, plutôt que de se faire voler tous les matériaux », estime-t-il. « Il paraît qu’ils ont des projets. Les habitants du quartier ont été concertés lors de réunions, mais on sait qu’au final ce sont les sous qui auront le dernier mot. On a vu un certain architecte norvégien venir marcher dans la caserne et dessiner quelques plans, mais ça n’avance pas réellement. »

BastideBrazzaBlog a souhaité évoquer le sujet avec la Communauté urbaine, mais n’a pas réussi à joindre les interlocuteurs potentiels. Tout juste apprend-on que la personne du service de l’urbanisme chargée du dossier Niel a quitté son poste il y a quelques semaines. Le vaisseau fantôme de la caserne navigue-t-il à vue, perdu dans un océan de projets embryonnaires ?

 

 

En tout cas, difficile de cerner une réelle volonté de redonner vie à ce pan du patrimoine bastidien. Francis Moro propose une version plus cynique : « A mon avis ils veulent laisser les bâtiments pourrir et se faire dépouiller, pour ensuite démolir plus facilement. Raser puis reconstruire du neuf, des bureaux et des logements. Il y a une grande pression des promoteurs. »

Des hommes et des voeux

 

Si Francis Moro craint que ces orientations n’amènent davantage de circulation dans un quartier paisible, une rénovation de Niel est selon lui obligatoire. « C’est devenu une verrue. Si ça peut créer de l’emploi, alors tant mieux. Et puis ça aura plus de ‘gueule’ que des friches. » Brigitte Lacombe, elle, souhaite également que l’on utilise le potentiel des lieux, mais que le patrimoine de Niel ne soit pas totalement jeté aux oubliettes. Quant à Jean Londeix, avant tout ancien militaire, il voudrait que l’on y fasse venir des jeunes pour « leur apprendre les bases de la vie en société. »

Attachés à ce lieu historique, ces vétérans de la Bastide ont hâte que les choses bougent. Les troupes ne semblent, cependant, pas encore en ordre de bataille.

 

Clément Chaillou & Julian Colling / BastideBrazzaBlog

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