Les derniers ouvriers de la Bastide

« C’est pour louer ? Non, c’est pour acheter ». Il y a trois semaines, des visiteurs se sont présentés à la porte de l’entreprise où travaille Robert Agullo, le responsable du site aquitain de l’entreprise belge Hannecard. Et c’est comme ça qu’il a appris la mise en vente des murs de son atelier. Une situation ubuesque.

Alors, à vendre ? Pour l’instant locataire, l’atelier bénéficie encore d’un bail de trois ans. Trois ans de répit. Ce qu’il se passe dans le quartier n’est pas pour les rassurer. Le chapelet d’entreprises situées aux alentours ferme petit à petit. La casse auto à côté ne fera sûrement pas long feu non plus, s’inquiètent les salariés.

A quelques centaines de mètres des voies d’accès au nouveau pont, des rumeurs courent. Des rumeurs d’expulsions pour faire passer une nouvelle deux fois deux voies. Des rumeurs de projets immobiliers du même type que les résidences de standing du quai de Queyries.

Pascal et ses jeunes

 Hannecard Aquitaine, c’est une famille. Pascal, le «vieux » chef d’atelier de 57 ans, veille sur ses troupes. Le benjamin Flavien, 22 ans. Son pote Alex, 28 ans. Jean-Claude, 32 ans, un peu plus discret. Et Mickaël, le nouvel intérimaire arrivé il y a quinze jours, 32 ans aussi.

Dans le bureau, seule femme dans ce milieu d’hommes, Sophie. 42 ans, en remplacement de congé maternité depuis un an.

Sur les routes, Robert. « Technico-commercial-chimiste », le chef du site a plusieurs casquettes.

Un peu comme tout le monde d’ailleurs, puisque dans un atelier de cette taille là on se doit d’être polyvalent. Personne n’a un poste déterminé.

« On a de la chance de travailler dans un petit atelier et non pas dans une usine, souligne Mickaël Fillaud, manutentionnaire. Le rythme y est plus confortable. »

Le rythme, c’est Marvin Gaye sur Radio Nova. Des murs verts fluo sous l’acidité des néons. Les blagues entre Flavien et Alex. Et Pascal, le seul en bleu de travail avec son sweat-shirt d’entreprise.

Sept salariés isolés derrière Brazza

En attendant, ils sont sept isolés derrière le quai de Brazza. Dans un grand hangar d’au moins 2000 m2. Jusqu’en 2009, ils avaient deux fois plus de place. La réparation et la confection de cylindres pour les imprimeries prenait place dans deux hangars.

Quand Alexandre est arrivé dans la société en 2006, ils étaient 25 employés. Aujourd’hui, ils sont une poignée pour réparer une cinquantaine de cylindres par mois.

Flavien Claria, deux ans d’ancienneté dans la boîte, ne fait pas partie des plus optimistes. « Avant, c’était une grande entreprise. Maintenant l’activité diminue, on n’est pas sur la bonne voie ». « Bah, ça fait six ans que je suis là et six ans qu’on me répète qu’on va fermer », rassure Alexandre.

Pascal Bourlon, le doyen de l’atelier envisage plus une délocalisation qu’une fermeture. « Il ne faut pas noircir le tableau, ce n’est qu’un déménagement ». Les yeux bleus vifs et quelques dents manquantes, il a connu le rachat en 2008 par le groupe Hannecard. Même pas peur, hein Pascal. Ça fait quarante ans qu’il est là et dans trois ans, c’est la retraite.

Mais s’il devait s’inquiéter, ce serait justement pour les jeunes. Dont certains ont des emprunts sur le dos et des maisons à rembourser.

 

Alexandre Demol, 28 ans, à Hannecard depuis six ans. "Ça fait six ans qu'on me dit qu'on va fermer".

 

Flavien Claria, 22 ans, à Hannecard depuis deux ans. "On est tous obligés d'être polyvalents".

 

Mickaël Fillaud, 32 ans, à Hannecard depuis deux semaines. "On aura toujours besoin de cylindres".

 

Pascal Bourlon, 57 ans, à Hannecard depuis 40 ans. "Je dis aux jeunes: faites votre travail, on verra bien".

Pour en savoir plus sur la désindustrialisation de Bastide-Brazza.

 

Marion Aquilina & Pauline Moullot / BastideBrazzaBlog

 

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