Islam : bientôt trois lieux de culte à la Bastide ?

Pour le moment, les fidèles de la Bastide se rendent à Cenon ou à Saint-Michel (Crédit : Julien Chabrout)

« Qu’est-ce-que vous faites ? » L’homme est méfiant. Il arrête sa voiture et cherche à savoir qui photographie l’ancienne sandwicherie, actuellement fermée et en travaux, qui accueillera la future salle de prière pour musulmans dans la rue de Trégey, à la Bastide.

A quelques centaines de mètres de là, entre le Quai Deschamps, le Boulevard Joliot-Curie et le rue de la Benauge, l’accueil est beaucoup plus chaleureux. Une grande mosquée devrait voir le jour dans quelques années. Si tout se passe bien. Les terrains appartenaient à Réseau ferré de France (RFF), avant que la mairie de Bordeaux ne les rachète. Fin 2012, elle prévoit de les louer à la puissante Fédération des musulmans de Gironde (FMG) via un bail emphytéotique, un bail de longue durée qui fait du locataire un quasi-propriétaire.

Sur plus de 15 000 mètres carrés, c’est tout un centre culturel dédié à l’Islam qui pourrait sortir de terre, si les financements sont trouvés. Coût estimé entre 12 et 15 millions d’euros. Une grande mosquée que toute la communauté musulmane attend avec impatience. Pour Ali, un étudiant qui ne rate aucune prière à Saint-Michel, comme pour les 70 000 fidèles de la CUB, le manque de place dans les salles actuelles se fait de plus en plus sentir, comme lors du grand rassemblement de l’Aïd el Kebir, qui a lieu vendredi 26 octobre.

« La mosquée représentera seulement 20 % du projet. Il y aura des salles de classe, un institut de formation des imams, des expositions, une bibliothèque, un restaurant… C’est un endroit qui sera ouvert à tout le monde » détaille Mouslim Charafeddine, secrétaire général de la Fédération des musulmans de Gironde. L’ancienne association des musulmans de Gironde (AMG) gère actuellement deux mosquées, à Saint-Michel à Bordeaux, rue Jules Guesde, et à Cenon. Avec une dizaine de salariés et onze associations dans son giron, la fédération, affiliée à l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) fait figure de partenaire institutionnel incontournable.

Signature du bail imminente

 

« On va signer le bail à la fin de cette année » s’enthousiasme Mouslim Charafeddine, qui déplore que le projet ait « pris du retard ». La faute, selon lui, « aux péripéties administratives » avec RFF, puis au durcissement depuis 2011 des normes de constructions dans les zones inondables, comme à la Bastide. « On devait signer il y a quelques années, mais ils ont revu toutes les normes » regrette-t-il.

« C’est un projet voulu par tous, notamment par les institutions politiques » déclare-t-il. Un avis partagé du côté de la mairie de Bordeaux, qui travaille depuis 2005 sur le centre. « Nous avons une volonté ferme d’avancer vers sa réalisation » affirme Muriel Parcelier, maire-adjointe à la Bastide. Et l’élue d’ajouter que la ville avait d’emblée posé ses conditions. « Un financement transparent, un lieu totalement ouvert sur le quartier et des prêches en français ». C’est sur cette ligne qu’est la FMG, qui prône un « islam modéré, à la française, avec des prêches pratiqués en français », à l’image de son médiatique recteur, l’imam Tareq Oubrou.

En juin 2013, les quatre cabinets qui travaillent sur le projet architectural rendront leur copie. C’est à ce moment-là que le plus dur commencera : récolter des fonds, en cette période économique difficile. « On compte sur la communauté musulmane. On va lancer une souscription nationale et solliciter des subventions, notamment auprès de l’Europe » annonce Mouslim Charafeddine, qui estime qu’il ne faudra pas compter avant « quatre ou cinq ans dans le meilleur des cas » pour que le centre voie le jour.

« On a bien des églises ! »

Rue de Trégey, une association musulmane construit sa propre salle de prière (Crédit : JC)

En attendant la grande mosquée, un projet « dont on parle depuis plus de 20 ans », rappelle un fidèle, plusieurs associations musulmanes ont décidé de construire leur propre salle de prière à la Bastide. A commencer par l’Association des musulmans d’Aquitaine (AMA), dont le nom ressemble à s’y méprendre à celui de l’ancienne AMG. Désormais repliée à la librairie « As Sunna », rue Jules Guesde – la même rue que la FMG – l’AMA entend s’implanter de l’autre côté de la rive. Mais impossible de savoir quand les travaux finiront par laisser place à une salle de prière. « Nous les voyons travailler occasionnellement », déclare une riveraine de la rue de Trégey.

« Nous n’avons rien à voir avec ces gens là » précise Mouslim Charafeddine. « Ce sont des salafistes. Ils ont une lecture des textes assez rigide » poursuit le secrétaire général de la FMG. « Ils sont une trentaine, eux-mêmes pas tous d’accord sur la ligne religieuse à tenir ». « Ils sont allergiques à notre discours et à notre politique d’ouverture » explique pour sa part Mahmoud Doua, l’imam de la mosquée de Cenon depuis 1995. « Parmi eux, il y a des Français récemment convertis et des musulmans de la 2e ou 3e génération. Ce sont souvent des gens déçus par la société. Leurs références religieuses viennent des savants Saoudiens qui communiquent avec eux par Internet » analyse celui qui avait été agressé par deux jeunes radicaux en 2009 après avoir participé à un débat télé sur la burqa. « On les suit de près » affirme pour sa part Muriel Parcelier, qui explique que les moyens d’interventions de la mairie sont toutefois limités sur ce lieu privé.

A une exception près, les habitants de la rue de Trégey ne semblent pas inquiets. « On a bien des églises ! C’est normal qu’ils aient une salle de prière » déclare une riveraine. « De toute façon, on n’a pas vraiment le choix » nuance une autre. De fait, aucun riverain n’a signé de pétition contre l’implantation d’une salle. Et pour cause, il n’y en a jamais eu.

Tariq Ramadan est venu à l'Espace cultuel musulman dimanche dernier (Crédit : JC)

A proximité de la rue de Trégey, rue Pineau, un autre lieu de culte devrait prochainement voir le jour, géré par une association lancée début 2012, l’Espace cultuel musulman (ECM). « C’est un dissident de l’ancienne AMG qui l’a lancé suite aux tensions politiques à la mosquée de Cenon » explique Mahmoud Doua. « Ce n’est pas une dissidence politique » rétorque-t-on du côté de l’ECM, qui ne souhaite pour le moment pas communiquer. Sur leur site, l’ECM, dont le siège social est basé à Cenon, se présente comme « une maison associative qui offre des espaces de travail aux différentes associations membres partenaires ».

Dimanche dernier, l’association avait fait venir l’intellectuel islamologue Tariq Ramadan dans ses locaux de la rue Pineau. Moyennant une participation de 15 euros, plusieurs dizaines de personnes avaient fait le déplacement. Accès interdit aux journalistes. La discrétion est décidément un point commun entre les deux associations concurrentes de la FMG.

Julien Chabrout / BastideBrazzaBlog

  • Twitter
  • Facebook