Foot : Où sont passées les femmes ?

Précurseur bordelais du football féminin, le club de la Bastidienne rencontre de sérieux problèmes pour reformer des sections féminines.

Après avoir été l'un des premiers clubs professionnels de la région, le SCB lance une section féminine bien avant l'emballement médiatique des années 2010. Ici, l'équipe sénior 1982-1983. Crédit Archives SCB.

Dans la cité du vin, le Sporting Club de la Bastidienne ( SCB ) traverse les époques comme un vieux millésime qui a perdu de sa superbe. Depuis sa création en 1904, l‘association sportive suit un peu le même destin que le quartier industriel et populaire dans lequel elle est ancrée depuis plus d’un siècle.

Il n’y a qu’à faire un tour au siège du club, rue des Vivants, pour s’en convaincre. Au fond de la grande salle, les trophées et fanions poussiéreux rappellent aux curieux le glorieux passé du club : deuxième division nationale de 1933 à 1935, épopées en coupe de France dans les années 1950, puis la section féminine et ses éclairs victorieux au niveau local puis régional. Car oui, c’est bien avec les  filles que le club « rouge et blanc » a redonné de la vigueur à ses couleurs alors que les hommes étaient tombés bien bas : «  Après avoir été l’un des premiers clubs professionnels de la région, nous avons lancé une section féminine au début des années 1980 , raconte Marc Frémy, l’actuel vice-président du club. A cette époque, le foot féminin n’était pas à la mode comme aujourd’hui ».

Pour le quartier cette initiative fut une réussite. Pendant près de vingt ans le club inscrit plusieurs équipes de jeunes et d’adultes dans les championnats départementaux et régionaux. Des dizaines de filles défendent alors les couleurs du SCB chaque week-end, notamment grâce au travail du responsable de la section d’alors,  Lionel Hadmar  :  «  C’est l’un des principaux artisans de cette réussite. Il a réussi à attirer, former et encadrer beaucoup de filles. Il y avait à l’époque une structure solide pour les féminines », se souvient non sans regrets Françoise Frémy, la trésorière et communicante improvisée du club.

Comme un symbole, l’une des plus grandes fiertés de toute l’histoire de la Bastidienne est d’ailleurs le fruit de cet âge d’or au féminin :  « C’est à cette époque que l’on a formé Hoda Lataff. C’est chez nous qu’elle a fait ses premiers pas ». De 1989 à 1995, la future numéro 10 de l’équipe de France fait ses classes au SCB, à quelques pas du domicile de ses parents. Pendant six années, la jeune Hoda illumine les pelouses d’Aquitaine par sa technique et sa fougue, avant de continuer son ascension dans des clubs plus huppés.

 

A la reconquête de son glorieux passé, la nouvelle équipe dirigeante tente de relancer une équipe féminine. De gauche à droite : Marc Frémy, Bernard Jean-Louis, Françoise Frémy. Photo C.D

De cette période où les femmes redoraient le blason du club, il ne reste rien. Ou presque. Pour la saison 2012/2013, l’association sportive n’a pas trouvé assez de filles pour monter une ou plusieurs équipes. «  Il ne reste qu’une seule fille, elle joue en catégorie U11 (moins de 11 ans), avec les garçons », témoigne Alexandra Guidez, ancienne joueuse et actuelle responsable de l’école de foot. C’est vraiment dommage pour le club qui joue un rôle prépondérant dans ce quartier ». Un paradoxe à l’heure où le football féminin gagne les chaînes de télévision et progresse de près de 10 % en terme d’inscriptions au plan national.

A cela,  la direction du Sporting Club de la Bastidienne n’a pas réellement d’explications : «  On n’arrive pas à trouver concrètement d’où ça vient. On analyse la situation parce que cela nous préoccupe. Mais on envisage quand même de reformer des sections féminines rapidement », précise Françoise Frémy. Ce qui est sûr, c’est que cette crise des féminines dure déjà depuis plusieurs années : «  Depuis 2005 et le départ de Lionel Hadmar , responsable historique des équipes féminines, on n’a pas réussi à recréer quelque chose de stable. Depuis c’est difficile de retrouver des joueuses pour les jeunes comme les seniors ». Pourtant, il y a deux ans, la machine semblait repartir à nouveau avec la reformation d’une équipe de jeunes ( U16 ) et d’une équipe senior. Malgré des résultats satisfaisants, l’aventure s’est arrêtée en fin de saison dernière, le club n’ayant plus assez de joueuses pour repartir.  Face à cet exode les dirigeants s’interrogent. Pourquoi les filles, nombreuses il y a 20 ans, désertent le SCB?

L’embarras du choix

L’explication pourrait venir des mutations sociologiques que connaît la Bastide. Depuis l’arrivée du tram en 2003 et l’inauguration annoncée du pont Chaban-Delmas, le quartier se désenclave. Autrefois séparé du reste de la ville par la Garonne, le secteur connaît de nombreux bouleversements : augmentation des loyers, nouveaux arrivants, nouveaux projets, et… nouvelles activités sportives. « Les parents ont désormais l’embarras du choix » semble déplorer Françoise Frémy. Difficile dans ces conditions de lutter contre le Handball et le Basket, des sports qui ont l’avantage de rassurer les familles. Pratiqués en intérieur, ils offrent un cadre de jeu plus sécurisé et protégé des intempéries. Par ailleurs, le club, qui est historiquement lié à la cité populaire de la Benauge, paie sa réputation sulfureuse : « On est pris pour un club de voyous » analyse Bernard Jean-Louis, le directeur sportif du SCB. Pas facile dans ces conditions de séduire les recrues potentielles, issues des familles qui commencent à s’installer dans le quartier . « A la Bastide, le hockey sur gazon et l’escrime se développent. Les parents qui y inscrivent leurs filles ne souhaitent pas les voir chez nous » continue la trésorière, Françoise Frémy.

 

« Il ne reste qu'une seule fille, elle joue en catégorie U11 avec les garçons », témoigne Alexandra Guidez, l'actuelle responsable de l'école de foot.» Photo M.K

Un manque d’encadrement

Ce déficit d’image est d’autant plus gênant qu’il est venu s’ajouter à des carences dans l’encadrement des sections féminines. C’est en tout cas ce que prétend l’actuel entraîneur de l’école de foot, Alexandra Guidez. Elle qui jouait au SCB la saison dernière n’hésite pas à critiquer la structure mise en place : « Il faut se poser les bonnes questions. La plupart des autres joueuses sont parties dans des clubs où elles savaient qu’elles seraient mieux encadrées. » Une analyse reprise à demi-mot par Françoise et Marc Frémy. lls reconnaissent que le club n’a pas réussi l’année dernière à trouver un entraîneur capable de construire sur le long terme et de fédérer autour de lui.

Ce genre d’errements est fatal car une équipe féminine est bien plus difficile à gérer qu’une équipe constituée d’hommes : « Les filles ont besoin de beaucoup plus de présence, d’écoute et d’encadrement » assure Arielle Piazza. L’adjointe aux sports à la mairie de Bordeaux travaille depuis 2010 au développement des sections féminines dans l’ensemble des sports de la ville : « Nous sommes prêts à aider les clubs comme la Bastidienne, s’ils mettent en place des projets cohérents pour développer les équipes de filles. C’est notre rôle. Encore faut-il que ces structures en aient vraiment la volonté. »  La volonté, les dirigeants de la Bastidienne l’ont. Du moins, ils assurent vouloir remédier à la série de petits couacs qui empêchent le SCB féminin d’être à nouveau attractif. Mais il est difficile d’attirer de nouvelles recrues dans un club où la seule joueuse a moins de 11 ans.

 

Le problème de la mixité

Pas question en effet pour une passionnée de venir se perdre dans un univers totalement masculin, même si la mixité est permise en compétition jusqu’à l’âge de 15 ans (catégorie U15). Au delà de l’activité sportive, les filles chercheraient plus que les garçons à nouer des liens amicaux sur le terrain. « Aujourd’hui, les femmes veulent jouer entre-elles» assure Michèle Chevallier, chargée de la féminisation et du développement féminin à la ligue de football d’Aquitaine. Il va peut-être falloir que les clubs envisagent de développer des équipes non mixtes, y compris en catégories jeunes ».

Conscient de cette réalité, le Sporting Club de la Bastidienne cherche à conquérir le cœur des jeunes filles dès leur plus jeune âge. Depuis quelques semaines, ses dirigeants essaient de multiplier les partenariats avec les établissements scolaires de la Bastide. Un procédé qui devrait permettre aux petites filles du quartier de toucher le ballon rond plusieurs heures par semaine. Une stratégie qui pourrait s’avérer payante afin d’enraciner le football féminin dans cet espace en pleine mutation. Avec ces nouvelles adeptes, le club espère se construire un nouveau vivier. Afin de pouvoir rapidement recréer une équipe féminine compétitive. Et espérer redevenir un jour, la référence bordelaise en la matière.

 

Cyril Domanico et Maxence Kagni // BBB

 

 

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