Darwin, une espèce de projet

DARWIN

L'écosystème en chantier / photo A.C

Sur les ruines de l’ancienne Caserne Niel, une utopie urbaine est en pleine évolution. Mais quelques grains de sables se sont intégrés dans la belle machine. D’un côté le projet Darwin piétine mais s’installera, de l’autre, la Fabrique Pola risque de rester à quai. 

« On devrait en être à l’inauguration des locaux», soupire Frédérick Latherrad, grosses moustaches et petites lunettes. « Devrait », un conditionnel qui en dit long sur l’état d’incertitude dans lequel se trouve notre interlocuteur. Entre deux rendez-vous et entre deux rives, Latherrade s’est posé une bonne heure place Stalingrad pour causer de l’avenir de la Fabrique Pola, son bébé.

Pola devait s’installer sur  le site de l’ancienne caserne Niel laissée à l’abandon depuis le début des années 2000. De l’espace et des friches pour réaliser une « utopie urbaine », comme disent ses concepteurs. De l’économique, de l’écologique et du culturel, le tout dans un quartier en plein chambardement. Chouette ! Seulement voilà : faire vivre une belle idée, ce n’est pas toujours simple.

Pour bien comprendre la déception des artistes, reprenons depuis le début.

En 2008, Bordeaux fait savoir qu’elle candidate au titre de capitale européenne de la culture dans cinq ans. Les acteurs se mettent au travail et les projets s’accumulent. Aurélien Gaucherand, un darwinien, raconte :
Aurélien Gaucherand de Darwin : « il y a eu un rapprochement entre Inoxia et le collectif Pola » by Bastide Brazza Blog

Frédérick Latherrad l’avoue, « on a saisi cette opportunité et depuis, on pense la Fabrique Pola sur le site de la caserne.» Une véritable pépinière de créateurs. En fait, dès le début, on avait pu discerner quelques dissonances. Au cœur même du dossier, le projet intitulé « Utopies urbaines / nouveaux territoires de l’art » suscitait déjà des réserves. « Simple utopie ou projet structurant ? L’avenir de notre candidature nous le dira», écrivaient certains concepteurs. On le voit, les incertitudes ne datent pas d’aujourd’hui.

Dans l’attente

Quelques mois plus tard, la candidature de Bordeaux n’est pas retenue. Marseille est choisie. Exit l’ambition culturelle de Bordeaux à horizon 2013. La ville voit des subventions précieuses lui passer sous le nez. Richard Coconnier, porteur de la candidature Bordeaux 2013 et aujourd’hui chargé de mission urbanité-culture à la CUB, affirme : « Darwin est un projet économique, la Fabrique Pola, ça n’a rien à voir ».

Ah bon ! Mais pour les acteurs pressentis sur le site de l’ancienne caserne Niel, il y a bien un rapport, et si Jean-Marc Gancille, cofondateur de l’écosystème Darwin parle de « projet commun au moment de la candidature », à l’heure actuelle, l’écosystème Darwin est sur les rails et Pola reste sur le bas-côté.

Alors pourquoi une telle distorsion ? Frédérick Latherrad fait un petit mea culpa :
 Frédérick Latherrad de la Fabrique Pola : « les collectivités ne s’engageront pas si c’est du provisoire » by Bastide Brazza Blog

« On n’a pas réussi à mettre d’accord les collectivités. Entre temps, on s’est installé aux Bassins à flot, dans des locaux provisoires. On a perdu du temps en réalisant des études sur notre implantation à Niel, un temps qu’on ne peut pas rattraper. Et aujourd’hui, on doit déménager, puisque la mairie a un projet de ZAC aux Bassins à flot. » Alors, si toute l’équipe n’atterrit pas à Niel, où va-t-elle jeter l’ancre ?…

Il faut dire que l’installation de Pola à la caserne couterait 4,5 millions d’euros. « Et nous, on ne les a pas », concède le fondateur de Pola. La différence entre Pola et Darwin se situe donc là. D’un côté des artistes qui se regroupent pour mutualiser leurs forces mais dont le financement se trouve essentiellement auprès de collectivités de plus en plus sourdes. De l’autre, des communicants, des entrepreneurs, qui se targuent de n’être subventionnés qu’à hauteur de 6% par les pouvoirs publics.

Alors, pendant que certains font visiter leurs futurs locaux, d’autres bataillent simplement pour sauver leur peau. La Fabrique, un microcosme aujourd’hui dans l’attente du verdict politique. Une situation « hyper inconfortable, hyper problématique », décrite par un membre de Pola qui n’a pas souhaité voir son nom apparaître : « Il faudrait que la mairie et la CUB s’entendent. La question est urgente et complexe, et avec la perspective des élections municipales de 2014, le contexte politique est de plus en plus tendu, ça n’arrange rien. »

Un désarroi quelque peu tempéré par Frédérick Latherrad pour lequel « le climat est serein, on doit de toute façon prendre une décision ».

Pour l’instant la solution proposée est de transférer la Fabrique Pola au tri postal à Bègles. Une solution là encore provisoire comme l’indique Richard Coconnier de la CUB : « Les collectivités territoriales sont en train de négocier l’implantation de Pola à la Bastide dans deux ans environ. Le coût de cet investissement est très lourd. En attendant, l’installation au tri postal à Bègles est une solution étudiée sérieusement. Pour trois ans, maximum. » Attendons-donc que ça se débloque et parlons de ce qui roule : Darwin.

Ecosystème, éco responsable, éco-quoi ?

Bon, alors concrètement, c’est quoi l’écosystème Darwin ? Car pour l’instant, pour les bastidiens et pour les bordelais, ce qui se trame dans la friche Niel, c’est encore abstrait. D’ailleurs on ne voit pas trop ce que font tous ces darwiniens.

Rive droite, à l’entrée de l’ancienne caserne militaire. Un panneau géant attire l’attention : « Darwin, l’écosystème de la caserne Niel ». Derrière les grilles, des bâtiments en enfilade. Sur la gauche, les magasins généraux, en pleine réfection, qui doivent accueillir d’ici peu les locaux de Darwin, une pépinière d’entreprises, un espace de « coworking », flanqué d’une conciergerie, de salles de réunion, d’une boulangerie, d’une supérette bio et d’une boutique « d’éco mobilité ».

En face, une charpente de ferraille ouverte sur le ciel est soutenue par des murs délabrés, couverts de graffs. Derrière les magasins généraux en travaux, on découvre d’autres vestiges, pas en meilleur état.
Le projet Darwin devrait faire cohabiter ici entreprises, associations et vie de quartier avec un credo : la transition écologique de l’économie.

A la base de cette « utopie urbaine », il y a Philippe Barre. En 2000, cet Aquitain de bonne famille crée une agence de pub, Inoxia, au fonctionnement original : bilan carbone réduit, différences de salaires entre les employés ne devant pas dépasser les 1600 euros, formation permanente des personnels, etc. Six ans plus tard, Barre souhaite concrétiser ses convictions.

« On avait besoin d’un lieu pour donner corps à cette idée de transition écologique avec une économie qui ait plus de sens, se souvient Jean-Marc Gancille, numéro 2 du groupe. On a donc acheté à la CUB une parcelle de terrain, un hectare avec quatre bâtiments posés dessus. »

Esprit Darwin es-tu là ?

Hangar Darwin

Skate park indoor / photo A.C

Cette acquisition étant faite, il fallait alors coller à cet esprit Darwin qui sous-tend l’ensemble du projet. Aurélien Gaucherand, consultant chez Inoxia, souligne que « chaque acteur qui entre dans l’écosystème Darwin doit s’engager sur une charte commune. Toutes les décisions sont prises de manière collective. » L’exemple le plus concret de ce modèle se trouve très certainement dans le grand hangar central, avec son skate-park indoor voulu par Philippe Barre. « Une zone autonome temporaire », comme le qualifie Aurélien Gaucherand.

En un an, ce hangar, à l’intérêt architectural plutôt nul, est devenu l’endroit à la mode pour les passionnés de glisse. Le tout étant supervisé par une fédération d’associations qui a investi les lieux et développé ce concept de hangar autogéré dédié aux cultures urbaines. Au menu : récupération, recyclage, entraide.
Problème. Le Hangar Darwin, espace rassembleur et fonctionnant à la débrouille, est amené à disparaître. «Nous avons une autorisation d’occupation temporaire délivrée par la CUB jusqu’en 2013 », précise Jean-Marc Gancille. Le hangar devrait ensuite devenir un lieu mixte avec parking et skate-park payant.

Alors pourquoi transformer ce lieu qui semble aujourd’hui fonctionner ? Réponse : le triptyque infernal sécurité, droit et argent est venu mettre son nez dans le dossier. Tel qu’il est, l’endroit n’est pas aux normes. Et le coût des travaux pour installer des portes anti-panique et un système de désenfumage est estimé à 200 000 euros. Des fonds ont été demandés à la mairie. Mais celle-ci réalisera-t-elle un tel investissement pour un lieu qui pourrait, sous une autre forme, rapporter de l’argent au lieu d’en coûter ? Car l’idée du parking ne sort pas de nulle part. L’écosystème Darwin sera voisin de l’éco quartier Bastide. De futures habitations et donc de futurs véhicules à garer. Une manne dont les responsables politiques pourraient avoir du mal à se passer.

Un éco quartier ? et donc Darwin, c’est aussi écolo ?

« Les espèces qui survivent ne sont pas les plus fortes ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux au changement.» Charles Darwin.
Les concepteurs l’affichent clairement sur leur site : « L’espèce humaine vit une crise sans précédent. Au cyclone de la crise économique et sociale s’ajoute le spectre bien réel d’une crise écologique qui menace notre survie même. » Une théorie scientifique et un postulat philosophique dont les darwiniens se réclament. Leur objectif ? La transition écologique de l’économie.

Un chantier vert c'est ça photo A.C

Un chantier vert c'est ça / photo A.C

Dans le discours on se retrouve avec une ribambelle de termes verts. Mais au-delà du discours, Darwin, dans les faits, c’est vraiment écolo ? Alors oui, les travaux dans les magasins généraux sont verts, le bâtiment sera vert, et la pelouse aussi. Un édifice sans climatisation et un système d’extinction automatique des lumières. Tri des déchets, énergies renouvelables. « Une démarche négawatt », selon Jean-Marc Gancille. D’ailleurs, Darwin n’est plus dans le giron d’EDF. Ses concepteurs ont préféré opter pour Enercoop, seul fournisseur d’électricité à s’approvisionner directement et à 100% auprès de producteurs d’énergies renouvelables.

Au final, l’idée est de rendre le bâtiment éligible au label Effinergie rénovation basse consommation. Une «prouesse » possible grâce à la texture même du bâtiment. Les murs sont épais, ça retient la chaleur. Bon.

« Le vert c’est tendance, c’est dans l’air du temps »

Autre exemple de cette tendance verte, le groupe Vertige qui va installer sur le site une station expérimentale afin de développer ses toitures végétalisées. Stéphane Demguilhem, le dirigeant et fondateur de Vertige, espère d’ailleurs recouvrir le toit de la future crèche de son tapis de cacao et café où pousse la verdure. Petit bémol à cet enthousiasme verdoyant du côté de Jean-Marc Gancille : « Pour le toit de la crèche, rien n’est fixé ». Trop vert le toit cher ? Et inversement.

Ce même Jean-Marc Gancille ne le cache pas : « le vert c’est tendance, c’est dans l’air du temps ». Voilà qui est dit. Du coup, on se pose la question. Chez les créateurs de Darwin, s’agit-il d’une réelle prise de conscience, d’un vrai souci de l’environnement, ou tout simplement d’une vague verte sur laquelle on surfe ? Les deux, probablement.

Premier paradoxe, Philippe Barre qui a investi 13 millions d’euros dans l’aventure. Comme le précise Jean-Marc Gancille, « il aurait pu ne pas prendre de risque et ne pas se lancer dans ce projet où il peut tout perdre».
Tout de même, il est surprenant de voir que les acteurs de ce projet viennent pour beaucoup de grands groupes, bien éloignés des préoccupations écolo et autres utopies collaboratives. Jean-Marc Gancille a travaillé durant des années comme directeur de la communication et du développement durable chez Orange, et comme directeur marketing chez France Telecom. Et Sylvain Lepainteur, concierge en chef et crécheur, a travaillé pour la Française des jeux. Mais comme il l’explique, sa rencontre avec Philippe Barre est arrivée à point.
Greenwashing ou pas, le projet avance. Fonds privés et acteurs motivés et convaincus.
Mais entre le discours affiché et l’investissement à trouver, y aurait-il incompatibilité ? Le projet Darwin de la caserne Niel a fait rêver bien des bordelais. Sa réalisation finale pourrait engendrer plus d’amertume que d’enthousiasme.

Bon, et si vous n’avez toujours rien compris, Jean-Marc Gancille résume tout en moins de trois minutes :
 Jean-Marc Gancille de Darwin : L’origine de l’espèce by Bastide Brazza Blog

Audrey CHABAL / BastideBrazzaBlog

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