Chakaraka, la musique pour exister

Ils faisaient la manche il y a encore un an et sont aujourd’hui programmés pour les Scènes d’été bordelaises. Les sept musiciens de culture Rom du groupe Chakaraka ont bataillé pour se faire un nom et échapper à la mendicité.

Le groupe Chakaraka au début d'une répétition (crédits : BBBlog).

Un jour de 1999, le bateau sur lequel il travaillait a jeté l’ancre à Bayonne, et leTurc Cemal Aram est descendu. Après une vie de clandestin, il a désormais des papiers. Et il est à l’origine de la création de Chakaraka, « faire la fête ensemble », en Rom. « Au début, les gens demandaient simplement si on venait de Bulgarie. Ils nous prenaient pour un groupe en tournée en France. J’expliquais que non, qu’on habitait juste à côté. Ils étaient hallucinés. C’est important. Dans la rue, les gens ne nous regardent même pas. Il faut qu’ils sachent que la musique naît dans la rue. Aujourd’hui, les spectateurs ne nous posent plus de questions après les concerts. »

Cemal, le percussionniste, en pleine répétition avec Gocho, le chanteur.

L’orchestre a aussi été porté par Eric Cron et Sylvain Mazel. Depuis un an et demi, ils réalisent un documentaire sur la communauté Rom de Bordeaux. En septembre 2011, après la destruction du squat de l’avenue Thiers, ils décident de faire bouger les choses : le groupe est créé, avec l’aide de Cemal. L’aventure est lancée. Ils en viennent même à remercier la police.

« Au départ, ce sont vraiment les propos racistes de Nicolas Sarkozy contre les Roms à Grenoble qui m’ont choqué, raconte Sylvain Mazel. Moi-même, j’ai commencé à avoir un regard qui changeait sur cette communauté, et je me suis dit que c’était pas possible d’avoir peur. Je me suis demandé quoi faire et comment aller vers les Roms. J’ai rencontré Misho et Mitko, son fils, puis Cemal quelques mois après. Il avait, comme moi, une idée musicale en tête et on s’est mariés sur le projet. »Eric Cron renchérit : « C’est une culture minoritaire très pauvre et son exclusion se déroule sous nos yeux. Dans trente ans, on sera jugés par les historiens qui diront : «  quelle honte d’avoir persécuté les Roms « . Aujourd’hui, les choses commencent à changer. Par exemple, un premier bar Rom vient de s’ouvrir à Bordeaux. » Et Chakaraka se fait un nom.

Petit instant de repos pendant la répétition.

 

Au chant, Gocho est entouré d’Ivo, le guitariste. À leurs côtés Vasco et Misho, les deux accordéonistes, Cemal et Mitko, percussionnistes spécialistes de la derbuka, et Nayden, le clarinettiste. Le groupe est soutenu par plusieurs acteurs culturels de la ville, notamment Allez les filles et le centre Vivres de l’art, où ils répètent. Le 6 novembre 2011, ils se produisent pour la première fois à Bordeaux.

 

 

Chakaraka, une musique qui vient de la rue by Bastide Brazza Blog

L’ambiance lors des répétitions est la même que pour n’importe quel autre groupe. Entre deux trois verres et quelques cigarettes, les sonorités se mêlent. La voix puissante et les rires de Gocho. Les yeux rieurs de Nayden le clarinettiste. Le sourire et l’énergie de Cemal. Le corps de l’accordéoniste qui devient partenaire de son instrument.

Nayden, le clarinettiste.

Mais tous les musiciens ne peuvent pas être présents à chaque rendez-vous. Parfois, il faut faire la manche ou aller travailler. Et il n’est pas toujours évident de se déplacer jusqu’à Bacalan. « Les orchestres roms jouent sur des moments festifs mais ne répètent jamais, détaille Sylvain Mazel. Ils sont habitués à jouer en étant payés. Donc, pour eux, ce n‘était pas facile de comprendre qu’il fallait répéter pour être meilleur et jouer dans de gros festivals. Les orchestres chez les gitans et les Roms se composent et se décomposent. On leur a dit qu’il était important qu’ils aient le même orchestre permanent pour qu’ils évoluent ensemble. En répétant à l’européenne, ils ont appris à travailler les uns avec les autres et ils ont progressé. »

Peu de temps après, Gocho se mettra à danser.

Travailler ensemble, c’est aussi créer un esprit de groupe, se lier d’amitié, comme le décrit Gocho. « J’ai chanté avec un grand groupe en Bulgarie et, une fois arrivé en France, je me suis retrouvé tout seul. Je croyais que le chant, c’était fini pour moi. Après, Eric et Sylvain m’ont récupéré dans la rue alors que je faisais la manche. Aujourd’hui, si je dois repartir en Bulgarie, je pars avec mon groupe. »

Au-delà de l’amitié qui rassemble les membres du groupe, la musique sert à s’intégrer. Le regard que portent les Bordelais sur le squat de l’avenue Thiers change peu à peu. La reconnaissance, aussi, du talent des musiciens leur permet de voir l’avenir différemment. Pour Eric Cron, « ce sont des musiciens qui, il y a un an, n’étaient absolument pas dans une optique de construction. Aujourd’hui, même s’ils vivent encore au jour le jour, ils sont différents : ils ont progressé en français, les enfants vont à l’école… Le fait d’avoir un projet, ça nous structure, ça nous construit. Et ils ont des amis français, c’est important, ils ne restent pas qu’entre eux. C’est tout ça qui fait qu’ils se construisent dans notre pays, à Bordeaux. Ils prennent aussi conscience que ce sont de bons musiciens, qu’ils ont une carte à jouer. Ils s’en sont rendu compte quand ils ont vu que 200 ou 300 personnes répondaient à leur musique. »

L'accordéoniste et son partenaire: son instrument.

Dans la pratique, les musiciens de Chakaraka n’ont pas de papiers, à l’exception de Cemal. Ils sont soumis au même régime que les ressortissants des pays européens qui ne font pas partie de l’espace Schengen : ils ont un visa touristique de trois mois. Au bout de ces trois mois, en théorie, ils devraient repartir dans leur pays d’origine. Ils sont rémunérés grâce à des cachets d’intermittence, comme tous les artistes étrangers qui viennent jouer en France. « On est content que ça marche et que ça évolue, mais on bataille encore pour avoir les statuts de tout le monde. Il faut toujours lutter », conclut Cemal dans un sourire.

 

Cécile Andrzejewski, Aurore Jarnoux & Aurélie Simon / BastideBrazzaBlog

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