14 heures au Kilika : chronique d’une journée ordinaire

Pour tâter le pouls du quartier, autant fréquenter l’un de ses seuls rades. Un jour dans un bistrot vaut parfois toutes les enquêtes. Alors, nous en avons franchi le seuil, nous nous sommes tapis dans l’ombre et avons attendu de voir ce qu’il s’y passait.

Côté pile.

Côté face.

6h37  Il fait nuit sur le quai de Brazza, désert. Au loin, à travers le brouillard, on aperçoit les lumières arrogantes du pont BaBa. Dans la rue, pas un chat, juste quelques voitures et camions de passage.
Philippe ouvre son bar. Sur les ondes, Alicia Keys perturbe le calme matinal.

7h08  La Bastide qui se lève tôt tourne au café. Les gens, encore embrumés, sont silencieux. Quelques mains agitent les feuilles du journal. La plupart des clients viennent acheter des cigarettes, avant le boulot. Les camionnettes s’arrêtent au bord de la route, warning allumés, le temps de la commission.

7h36  C’est officiel, inscrit sur l’ardoise : le plat du jour se composera de tranches de gigot, pommes vapeur, haricots basquaise. Ici, on est au trinquet Kilika, basque de son état. Fred, en cuisine, commence déjà à couper des oignons.

C'est l'heure de l'ardoise : les rites quotidiens sont scrupuleusement observés.

8h03 Il n’y a pas foule. Un vieux monsieur prend « la même chose que d’habitude ».  La Rocade est bouchée côté rive droite. La température maximale de la journée sera de 19 degrés. Gold FM nous conseille de prendre un parapluie. Et enchaîne avec l’horoscope du jour : « Lion, vous avez un appétit d’ogre, alors croquez le plaisir ».

8h31 Le vieux monsieur squatte le « Sud Ouest » depuis une heure. Y’en a toujours un. Fais tourner, par pitié. Sous ses lunettes, un article relate l’installation des gens du voyage, la veille, sur un terrain vague voisin qu’ils ont obtenu pour trois semaines, après plusieurs heures de négociation. A quelques dizaines de mètres d’ici, ils terminent d’ailleurs leur première nuit au campement. Les effluves de gigot, anachroniques, emplissent le bar et tranchent avec l’odeur du café.

Le cendrier comme preuve irréfutable : il y a bien des humains qui passent par le quai de Brazza.

9h05 : Le jour s’est bien levé, et le percolateur percole. Jean-Pierre, laborantin dans la médecine légale, est formel : « Ce restau est exceptionnel. Mais ne le dites pas, y aurait trop de monde, on ferait la queue ». Un expert à Brazza.

9h18 : Les miches de pain arrivent. On a toujours pas vu de femme, en revanche. Dans ce no woman’s land, un chauffeur poids-lourd demande sa route. « Faut dépasser le pont de Pierre, prendre la rocade direction Paris et t’as une sortie Ambès, répond Philippe, d’une patience infinie. Des années qu’il indique leur route aux passants perdus.

9h34 Toujours la procession des travailleurs. En costume cravate ou en chasuble. Dans le coin, la LT20, le CNB, le dépôt du tram, les peintures David, et bien d’autres ; toutes les entreprises du secteur investissent le Kilika. « Vous habitez dans le coin ? » Non. A Brazza, on ne vit pas. On y travaille.

9h45 Si tout ce petit monde se rejoint au Kilika, c’est parce qu’il n’y a pas d’autre bar à 2 km à la ronde. D’où une certaine mixité sociale. Mais c’est également pour jouer à la pelote : l’établissement possède un trinquet, contre le restaurant. Une particularité qui confine au monopole : c’est l’un des seuls de l’agglomération.
D’après Philippe, contrairement au Pays basque, ce sport est ici plutôt pratiqué par des gens aisés ; question de budget peut-être. En tout cas, les journalistes ne sont pas en reste : un gars de TF1 s’apprête à taper le cuir. Et à midi, un gradé de Sud Ouest est attendu.

Le trinquet Kilika, comme son nom l'indique.

10h07 « Alors, elles sont où les deux tarlouzes ? » Le technicien de la première chaîne s’impatiente, en attendant ses adversaires. Ils n’arriveront que 20 minutes plus tard. Philippe, lui, anticipe le rush de midi : il déjeune. Mimi, sa mère, prend le relais au comptoir, vêtue d’un tablier bleu. Taiseuse mais efficace, la Mimi.

10h25 : Toujours pas de basque en vue, ce n’est pas un bar communautaire. Au fait, un des gens du voyage fait son entrée dans le bar. Il scrute le journal. Et repart déçu : l’épisode de la veille n’occupe qu’une seule page.

10h47 : La postière débarque. D’ailleurs, les PTT ont choisi le mur du Kilika pour installer la boite aux lettres du quartier. Normal. Un cycliste rapplique aussi, chose rare. Il cherche le cirque Eclair. Et puis, livraison de vin et de desserts.

11h45 Il ne se passe strictement rien depuis une heure. Le patron lit. Soudain, paf, rebondissement : Françoise, la serveuse, arrive. De l’autre côté de la route, sur le parking du Point P, Chris a ouvert son camion de sandwichs. L’autre façon de se restaurer dans le coin.

11h56: Mimi va fermer la grande salle réservée aux banquets, 120 couverts. Elle en profite pour raconter l’histoire du bar : elle et son époux ont migré du Pays basque à Bordeaux en 1963. Ils y ont construit l’établissement. Un demi siècle, c’est pas rien. Philippe, leur fils, a partagé sa vie entre les deux territoires.

12h07 La  première cliente, hors tabac, fait son apparition. C’est pour un sandwich, pas un Ricard. Les premiers affamés envahissent la salle de restaurant. « Le faux filet est délicieux », paraît-il. Françoise s’arme du carnet de commandes. Deux ouvriers ont pris place. Une table de cadres s’est constituée. Une autre encore, formée par les associatifs de la caserne Niel et du projet Darwin : ça discute sec entre deux frites. Brainstorming.

Le facteur est passé, les cloches de midi ont sonné, le rush a démarré.

12h52 Entre les bruits de couverts qui s’entrechoquent, on parvient à entendre une conversation en hollandais. Pour un vingtaine de mangeurs, deux mangeuses. Bla bla bla, cling cling, slurp slurp, d’accord, mais pas tant que ça : la journée est calme. Du coup, les bribes de conversations sont faciles à distinguer. Sur la table d’à-côté : « Il est taré, ce mec, il m’a expliqué que les montagnes, c’est un truc qui a frôlé la terre« . Et puis, le drame. Françoise l’annonce, désinvolte, rompue à ce genre d’évènements : il n’y a plus de salade de fruits.

13h32 Il pleut, ce qui égaye encore davantage le quartier. Un coup d’œil à la fenêtre. C’est jouasse. Au loin que voit-on ? Le ciel qui grisoie et le soleil qui disparoit. « Quel temps pourri de merde », note judicieusement un jeune homme. Déprimant.

14h00 Malgré le temps, c’est l’heure de la clope. On sort. Au menu des discussions, encore et toujours le boulot. Les engueulades, les commandes, et le chef, et tel connard incompétent, et les objectifs et les mutations. Tiens, un changement de sujets sur notre gauche ? « Vous connaissez cette application ? Elle permet de commander son ordi depuis le téléphone portable ». Finalement, pas vraiment. Un couple du troisième âge, saisissant de sérénité, contraste avec ce tourbillon de vie active. Une rumeur circule à l’heure du digestif : les gens du voyage seraient déjà sommés de quitter le terrain vague. La CUB leur réserverait un autre terrain à Bacalan, jugé praticable après état des lieux. La nouvelle n’a pas l’air d’attrister grand monde.

Qui n'a jamais vu le quai de Brazza un jour d'octobre ignore ce qu'est la désolation.

14h15 Les explorateurs de Bastide que nous sommes découvrent que décidément, tous les protagonistes de nos sujets sont là, en train de tailler la bavette. Le Kilika est un carrefour où convergent tous les acteurs du secteur. La seconde partie de pelote est finie. Jean-Pierre Dorian, rédacteur en chef adjoint de Sud Ouest, en sort pressé. A Philippe : « Tu mets ça sur ma note ? » « Pas de problème ! »

14h51 L’effervescence est passée. La salle, ruine fumante, doit être nettoyée. Françoise boit un verre d’eau avant d’entamer le grand ménage. Elle a du temps, désormais. Souriante, elle raconte qu’elle aussi est une déracinée. Elle a quitté l’est de la France pour venir s’installer ici. Elle se rapproche ainsi de ses racines espagnoles.

15h25 Séquence émotion avec Calogero. Dommage, le bar est vide. Le défilé discontinu des fumeurs et des visiteurs égarés peut reprendre. Plus fort qu’un GPS, le patron indique un commerce à une jeune femme du campement d’à côté. Pas facile de se repérer ici. Heureusement, deux larrons viennent rompre la monotonie : ils picolent. Il est d’ailleurs étonnant de voir à quel point il y a peu de pochetrons dans ce rade. Show must go on, s’égosille Freddy Mercury sur RTL2. La pluie, vicieuse, redouble d’intensité.

15h57 La rumeur du départ des gens du voyage est infirmée par deux des principaux intéressés, de passage pour acheter quelques sucettes au goudron. Yves, au comptoir, se remémore sa jeunesse. Son père était comptable à la scierie de Queyries dans les années 60. Au même moment, une partie cruciale de Yam’s est en train de se jouer. Samuel décroche un full de 6 par les 4. Amaury réplique vainement. « Chié ! » lâche-t-il, en plein désarroi.

Philippe, dans son domaine. Côté pile.

16h36 Philippe a enfilé gants et tablier. Virtuose du balai espagnol, il vaque au grand ménage. Très vite, les tables sont dressées pour demain midi. « Ici, on ne mange qu’une fois dans la journée », explique Mimi, au bar. Elle discute ferme avec Nathalie, qui habite le quartier depuis six ans et connaît l’endroit depuis un quart de siècle. Ça fait du bien d’entendre des voix féminines. Nathalie confirme, le troquet manque d’hommes.

16h40 (heure homologuée) Un badaud commande un lait fraise. Il reçoit une pression grenadine, ce sont des choses qui arrivent. Qu’à cela ne tienne, il bat le record du monde de descente de Monaco, en 7 secondes. Et quitte le bar aussi sec.

16h58 Michel est un drôle de personnage, passionnant et loquace. Ingénieur à la retraite, il fait le tour du monde en vélo couché, depuis 5 ans. Tous les 6 mois, il s’impose un retour au bercail pour rendre visite à sa descendance bastidienne. Dans un coin de sa tête, son futur périple aux States et en Amérique latine. Dès lors, il ne lui restera plus que l’Afrique à arpenter. Un retraite bien remplie.

Côté face.

17h16 Quatre nouvelles têtes font leur entrée dans le bar. Bruyamment. Jean-Michel : « Ça va Philippe ? Tu t’es mis en pyjama, tu sors du lit ou bien ? » « Je vais te l’envoyer ta bière, tu vas voir ! » ; ça commence enfin à déconner autour de mousses. Les accents, blagues potaches et les moustaches font une irruption tardive : on est quand-même dans un bar, non ?

17h26 Des ouvriers débarquent. Ils grattent des jeux de hasard, sait-on jamais. Ce qu’ils aiment ici : la tranquillité du bar. Quelques cacahouètes et une mousse, un parfait complément alimentaire. L’arachide disparaît vite dans la bouche, Philippe n’est pas avare en amuse-gueules.

17h44 « Il est beau mon patron », adresse un employé à son chef de chantier. La lutte des classes vient d’être abolie. A coté, ça parle… boulot. « L’autre là, mes couilles, le Christophe ». « Et cette Nicole, quelle conne ! » Ou plutôt collègues. Pas toujours en bien. 

18h02 La palme du meilleur interviewé de la journée revient à Jean-Michel Tatar, qui en dit long sur le quartier. Avec une idée récurrente : le prolo a été remplacé par le bureaucrate. Retour en grâce de la lutte des classes.

18h30 Le soleil, dans son extrême clémence, a décidé de se lever un peu. Juste avant d’aller se coucher, ça va de soi.

Au revoir, jeudi. A demain, vendredi.

19h11 Comme un chant du cygne, le rush tardif des demis. Sous la luminosité crépusculaire, on se retrouve pour décompresser de la journée. Daniel, ouvrier sur le chantier de la caserne Niel, raconte ses mésaventures photographiques au Tchad. ‪La patronne matrone débauche. Quelques travailleurs du coin, eux, s’en jettent un avant de regagner leurs pénates. ‪Ça sent la fin. Il ne reste plus qu’une clientèle de retraités, visiblement.

20h05 La télé est allumée. Elle ronronne. Ici, on regarde le Grand Journal, et pas TF1. Il est loin, l’âge d’or de la première chaîne. En fait Mimi a menti, on peut avoir des sandwichs le soir au Kilika. Philippe sert des coups pour la route, compréhensif : « C’est le seul bar »‪. Whisky Coca time, donc. C’est aussi, encore et toujours l’heure de la pelote, puisque des joueurs viennent d’arriver.

20h39 Si le trinquet vibre au son du cuir qui frappe le mur, le troquet, lui, ferme. Philippe, toujours aussi calme et méticuleux, a rangé le balai. Le Kilika s’est éteint doucement, cette journée comme une autre s’achève. Elle en appelle d’autres. Pour encore 50 ans, qui sait ?

Texte et photos de Nicolas Canderatz, Charlotte Jousserand, et Elsa Landard.

Le Kilika en son et en images, c’est par ici.

Et puis, aujourd’hui,tout non-évènement justifie son live tweet. Soucieux d’être à la pointe du web journalisme d’information brute, et de paître avec le troupeau, nous avons commenté la journée en temps réel. Rendez vous au #brazzakilika. https://twitter.com/search/realtime?q=%23brazzakilika&src=typd

 

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